L'association française de sociologie: défense et illustration de la discipline (December 12, 2013)

Dan Ferrand-Bechmann, l’Université de Paris 8

Les sociologues à l’instar de l’AIS ont constitué des associations dans de nombreux pays soit sur une base territoriale en générale nationale soit sur une base d’identité linguistique. Mais toutes ont pour objectif de défendre la discipline et les sociologues.

Avant de parler de l’Association Française de Sociologie (AFS) : nous allons proposer quelques réflexions et clés pour mieux comprendre ce que sont les associations en France. En France, un million d’associations réunit des personnes bénévoles qui agissent pour un projet commun, librement, sans rémunération. Leur légitimité repose sur leur gestion désintéressée.

Nous distinguons deux types d’associations : celles qui réunissent des personnes concernées par la question dont elles s’occupent (par exemple un handicap) et celles qui agissent, sur un modèle d’aide à autrui proche de celui de la charité ou par solidarité. Il y a des modulations variées selon les personnes impliquées, les bénéficiaires, le public visé et les buts de l’association. Les bénévoles de l’AFS sont concernés par son objet. Des bénévoles sont élus au comité exécutif (CE) et d’autres rendent des services sans être élus, par exemple pour les congrès, surtout dans les universités qui les accueillent.

Comme dans le cas d’autres professions ou d’autres disciplines, les sociologues agissent dans l’intérêt de leurs collègues, mais aussi pour le leur. Ils agissent par solidarité (les professeurs d’Université aident les doctorants). Mais l’intérêt individuel est présent et l’engagement a un impact sur la carrière professionnelle. Impact bénéfique (ou éventuellement négatif) à titre individuel ou collectif (défense et reconnaissance de la discipline ou du bénévole engagé). On peut rapprocher ce type d’association des syndicats et organisations professionnelles. Si nombreuses sont les associations dont les membres ont un intérêt dans leur engagement (socialisation, reconnaissance, sentiment d’utilité sociale etc.), la particularité des associations professionnelles est qu’il y a un bénéfice secondaire sur la carrière des membres.

En 2003, l’AFS remplace la Société Française de Sociologie, devenue « un club de mandarins ». Ses buts : la reconnaissance de la sociologie, le soutien et la défense des sociologues enseignants et chercheurs, des doctorants, des enseignants du secondaire, des praticiens à travers le CASP (comité d’action sociologie professionnelle). L’AFS alimente un site, une lettre et une revue en ligne : socio logos. L’AFS emploie une personne salariée à temps partiel. Beaucoup de tâches sont assurées bénévolement. L’AFS soutient financièrement mais faiblement 45 réseaux thématique (RT). Elle développe des liens avec d’autres associations nationales et internationales. Une charte déontologique est en discussion.

L’AFS défend avant tout le statut et le rôle de la discipline. Ses RT et son CE se battent pour les sociologues : « travailleurs » du public et du privé. Elle mène des actions au niveau du Conseil National des Universités (CNU) : pour l’éthique et la justice dans les nominations et les promotions, par des réactions face aux écarts de conduites de sociologues ou des injustices les atteignant, par sa défense des praticiens et par la communication sur la sociologie vers les futurs étudiants ou à l’extérieur de la communauté dans les médias. Le public de l’AFS est plus large que les adhérents et que les membres actifs. Ce sont les congrès qui mettent en lumière la discipline : invitation pour les tables rondes, débats et états généraux sur la sociologie et sessions des RT. Enfin, l’AFS prend des positions politiques souvent en commun avec d’autres associations.

Les statuts de l’AFS mettent en avant l’intérêt collectif autour de la discipline. Mais les effets individuels sont patents. Les candidats heureux aux élections ne participent pas toujours au CE alors qu’ils en ont le bénéfice en terme de reconnaissance. Théoriquement l’absence aux réunions pourrait les obliger à démissionner mais leurs sièges restent vides. Le paradoxe est donc l’impact personnel de ces élections qui donnent une reconnaissance. En général, un sociologue est d’abord actif dans un RT, puis élu à l’AFS et éventuellement prend des responsabilités au CE. Le profit en terme de reconnaissance n’empêche pas toutefois de servir l’association et ses membres . A l’opposé, des commissions de sélection à l’Université sont réticentes pour accueillir quelqu’un qui donne du temps à l’extérieur de l’équipe et qui a moins de disponibilité pour son poste.

La participation aux RT fait la dynamique de l’AFS comme dans d’autres associations similaires. Les domaines évoluent de la sociologie du travail jusqu’à celle du bénévolat. Cette fragmentation s’explique par la multiplication des problématiques et des terrains mais elle a des effets pervers et des inconvénients. La discipline éclate en sous-groupes, en multiplicité d’approches et de thématiques limités par l’énergie des adhérents et le nombre des salles dans les lieux de congrès ! Cette fragmentation s’explique aussi par des concurrences et des divisions, et par le jeu des équipes désirant des positions d’influence. Le CE de l’AFS agit contre ce risque de multiplication de cellules, d’autant que des RT naissent, mais ne meurent pas, puisque jusqu’à présent on n’éradique pas ceux qui sont sans activité. C’est un des défis de l’AFS : servir de pouponnière et non de cimetière. Paradoxalement, il faut attirer des sociologues renommés et qui gèrent démocratiquement un RT.
Les congrès sont ponctués de tables rondes où se discutent divers champs et divers courants de la sociologie, mais la socialisation dans les RT et les échanges sont essentiels. Si nous sommes tous sociologues, nous sommes des spécialistes d’un champ qui transcende notre appartenance commune et peut la fragmenter. Les actualités, la demande sociale et des modes, dont il faudrait faire la sociologie, mettent dans la lumière des RT et en renvoient d’autres dans l’ombre. Cette multiplicité des figures de notre discipline est un paradoxe. Certains des champs et des problématiques nous emmènent vers d’autres disciplines proches historiquement: philosophie, ethnologie, psychologie sociale, droit, criminologie, économie, sciences politiques et d’autres vers de nouveaux horizons : l’écologie, les sciences « dures », les communications etc. Il semblerait que les ghettos disciplinaires sont relativement français : dans d’autres pays les sociologues ont moins de carcans disciplinaires.

Pour conclure, nous donnerons quelques points de comparaisons avec l’Association Internationale de Sociologie.
L’AIS est un regroupement international de sociologues. Cette association est sans but lucratif, son objectif est de représenter les sociologues du monde entier sans égard à leurs approches disciplinaires ou leurs idéologies. L’association vise à faciliter la recherche sociologue et à en augmenter la visibilité internationale.
Les publications affirment la discipline, de même que les efforts vers les doctorants chargés de porter le flambeau.
L’AIS a un rôle différent de l’AFS car elle fait un grand écart entre plusieurs sociétés, cultures et régimes politiques et elle affiche une visée « politique » d’où le rôle de son président. Le regard du sociologue porte sur des univers divers et sa plume est freinée ou libérée. Les frontières et la définition de la discipline sont variables au niveau mondial. Ici, la sociologie est un pôle des sciences sociales, là elle est autonome et plus loin elle n’est qu’un regard sur le genre ou les religions… Ici, elle est très empirique, là, une partie de la réalité est cachée (dictatures diverses, URSS sous Staline), là encore, elle est critique et engagée. Dans certains pays, elle est académique et, dans d’autres « professionnelle » aux mains de praticiens. D’un pays à l’autre, la sociologie déborde de son lit… ou n’est qu’un mince filet d’eau qui demande à surgir. La reconnaissance de la sociologie peut être une des conséquences des congrès de l’AIS dans des pays émergents. L’AIS a un rôle de maintien de la discipline, mais elle a aussi un rôle d’accélération des carrières individuelles : publish or perish, être ou non élus, est essentiel, surtout, dans un pays, où on accorde une importance à la carrière internationale.

Ne doit-on pas développer la sociologie publique pour donner une vigueur nouvelle à la discipline ? La sociologie ne doit-elle pas redevenir l’ange de l’histoire? Comme l’écrit Michael Burawoy : « sociologists do share a distinctive project rooted in the defense and expansion … despite national traditions and global inequalities, share a common interest, even a mission, to combat the market fundamentalism that has proliferated throughout the world is a project that is now showing signs of rupture ».

Note: Nous avons repris l’essentiel d’un plus long article à paraitre : Dan Ferrand-Bechmann, LE RÔLE DES ASSOCIATIONS DANS LE MAINTIEN DE LA DISCIPLINE : LE CAS DE L’AFS, Revue Sociologies Pratiques “sociologies d’ici et d’ailleurs” en 2014- Presses de Sciences Po Paris.

France, Global Express

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